Devant la porte

By 2015-03-09 Egyéb No Comments

La fillette était debout devant la porte d’entrée levant un doigt vers la sonnette, et elle savait avec  certitude et clairvoyance  qu’en s’appuyant sur la sonette, son père viendrait lui ouvrir. En rentrant de l’école jour après jour elle jouait en fantaisie le scénario suivant : elle arrive à la maison  juste au moment où son père rentre de Sibérie où, à cause du froid glacial, les pieds de beaucoup de gens gèlent. Les autres jours ce phantasme l’accompagnait jusqu’à leur appartement donnant sur le corridor susupendu pour s’y éteindre à partir du moment où le jeu les absorbait, elle, ses frères et sa soeur. Ce jour-ci cependant tout son être était comblé de certitude. Cette année-là, elle atteignait déjà facilement la sonette et à ce moment-là, la main au dessus du bouton, elle était maîtresse de la situation. Donner l’ordre irrévocable “ouvre la porte” à  la sonnette ne dépendait que d’elle seule. Sentant le bouton sous le doigt, désir et certitude fusionnèrent en elle. Tout d’abord la sonnette produit un bruissement court, puis, en claironnant longuement et formant ainsi un tunnel de son, elle parvint à ceux qui se trouvèrent à l’intérieur. Son coeur battit la chamade encore quelques minutes après qu’elle ait retiré la main du bouton, puis la porte s’ouvrit et elle SUT que son père était là, qu’il était réellement arrivé. Tout d’abord elle n’osait pas regarder, puis elle le garda dans son regard sans oser bouger de peur que le spectacle ne s’évapore. Enfin sa mère vint la chercher et, lui prenant le bras, elle la conduisit devant le père. Les mains du père partirent avec hésiation à l’approche de sa fille qui n’était plus le bébé qu’il avait jadis quitée, et les mains se reposèrent finalement sur les cheveux de satin puérils de son enfant. La fillette vécut l’intimité timide renaître graduellement entre eux.

Pour le moment elle ne parlait à personne de son souhait réalisé mais elle l’évoqait souvent en elle-même.  Son père était peut-être arrivé parce qu’elle l’avait tant désiré, mais il se pouvait égalament qu’ elle avait senti son arrivée parce qu’elle avait suivi son chemin dans son imagination. Les nouvelles filtrées concernant les prisonniers de guerre laissaient entendre qu’ils étaient en route  vers la patrie.


Le sentiment de certitude précédant la rencontre  entre elle et son père scella son sort. Ce sentiment fut  son leitmotiv pour choisir une vocation et pour apprendre à traiter les agitations de l’inconscient qui  interpellent tous ceux qui ont des oreilles pour les entendre. L’ouïe de l’inconscient est devenue aussi un de ses outils de travail, et c’est son ouïe qui la conduit  même aujourd’hui  aux  moments intimes, „aux moments de rencontre” se produisant  entre  elle et ses patients.

Ildikó Erdélyi, Livre de rencontres (Détails d’un livre en préparation)